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HISTORIEK  HISTORIQUE

La guerre de course et le droit des gens dans les débats parlementaires (1792-1795) - (2ème partie)

Pourquoi alors devrait-on faire une exception pour la Marine ? « S'ils ne sont pas armés contre nous, ne méritent-ils pas la même protection que leurs compatriotes, et ne devons-nous pas les regarder comme nos frères, et comme membres de la grande famille universelle dont nous avons reconnu et proclamé les droits ? » Le mot d'ordre de "Paix aux chaumières" implique celui de "Paix au commerce".

La France se doit de donner l'exemple de l'adéquation de ses principes et de son droit de la guerre : « Un grand peuple qui s'élève au-dessus de tous les préjugés, qui répand la lumière sur le globe, qui pratique la bienfaisance envers tous les hommes et qui offre, en un mot, le spectacle de la régénération morale et politique dont tous les hommes sont susceptibles, pourrait-il tolérer la brigandage maritime ? (...) Vous aurez purifié le droit des gens d'un vice qui pesait sur tous les peuples et vous aurez fait un nouveau pas pour accélérer le bonheur du genre humain ». Guadet insiste également sur la cohérence du nouveau "système politique" du peuple français : autoriser les lettres de marque, c'est légitimer la banditisme du grand chemin sur les territoires ennemis. Journu-Auber rejette l'argument de la réciprocité du droit de la guerre. Le marchand, le cultivateur, le pêcheur sont-ils les ennemis du peuple français ? « On me répond avec Machiavel qu'il suffit qu'ils soient d'une nation ennemie, pour que leur nuire soit légitime, (...) que la guerre ne se concilie pas avec la philosophie, que c'est un fléau avec lequel on ne compose point, et qui autorise à tout détruire. Et moi, je soutiens le contraire, je dis que quoique la guerre soit un fléau toujours détestable, mais quelquefois légitime, elle a cependant ses règles et ses lois ; tous les peuples ont mis des bornes plus ou moins avancées au pouvoir de nuire à l'ennemi, tous ont reconnu la nécessité d'une ligne de démarcation entre le mal que l'on peut faire sans remords et celui qu'on doit s'interdire absolument ».

La guerre du peuple français n'est pas une guerre pour conquérir ni pour détruire. Il faut saisir ce moment unique pour donner un grand exemple aux nations et tracer une ligne de démarcation entre la "vertu guerrière" et les "crimes des brigands". Le député Granet matérialise cet effort de cohérence philosophique dans un projet de décret qui combine la proclamation des droits des nations, la renonciation solennelle aux conquêtes, la renonciation au droit barbare de la guerre de course et l'initiative diplomatique en direction des puissances afin de faire de « ce premier exemple d'un retour à la fraternité universelle des nations, la base d'un véritable droit des gens ».

Parmi les adversaires du décret, on distingue deux lignes politiques : l'une est favorable à une initiative française mais sans abolition unilatérale, l'autre s'oppose à toute modification de la course au nom de la réciprocité du droit de la guerre existant. Mais tous s'attachent à nier la contradiction entre les principes proclamés par la France et le droit de la guerre. Pour Lasourse, le décret « a franchi les bornes qui prescrivaient la prudence et la politique ». La réciprocité du droit de la guerre est la seule règle acceptable. Il "retourne" la phrase célèbre de Montesquieu [ 10] en proclamant : « les nations doivent se faire, dans la paix tout le bien possible et dans la guerre tout le mal possible, sans nuire à leurs intérêts ». Lasource justifie le statu quo par la distinction entre la guerre continentale et la guerre maritime : la première a pour objet l'envahissement du pays voisin, la seconde l'anéantissement du commerce. La proclamation de respect des propriétés n'interdit pas les représailles, elle n'oblige pas la France à se laisser dépouiller sans réagir : «parce que vous avez renoncé aux conquêtes, s'ensuivrait-il que vous devez rester dans l'inaction quand on vous aura pris cent navires ? (...) Autant les canons seraient déplacés à la tribune, autant la philanthropie serait déplacée à la bouche du canon. » Vergniaud rejette également l'abolition unilatérale au nom du caractère exclusivement positif du droit des gens : « Il existe un droit des gens comme un droit civil entre les individus, et je dis que s'il n'y a pas de folie, il y a au moins une imprudence et une inconsidération bien impolitique de vouloir qu'une nation agissant comme si elle était isolée dans l'univers, abandonne les principes du droit qu'ont adoptées toutes les autres nations, lorsque, par cet abandon, elle parait faire le sacrifice de sa sûreté et de ses intérêts commerciaux à la gloire et aux intérêts commerciaux de ses ennemis. L'attaque d'un bâtiment de commerce par un corsaire est immorale vis à vis de la philosophie et du droit naturel, mais elle est conforme au droit des gens, suivis par les autres nations. » Rouyer insiste : « il est de principe certain qu'on ne fait pas la guerre par philosophie » [11].  Couget peste lui aussi contre « cette philosophie, au nom de laquelle vous prétendez nous induire à ménager nos ennemis dans ce qui fait leur force ? » Certes, « les profits de ce jeu sont honteux, j'en conviens philosophiquement parlant, mais une bataille est pire car elle est atroce : est-ce à dire qu il faut se passer d'armées ? »

      

Les adversaires du décret se placent dans la continuité de la rivalité de puissance entre la France et les puissances maritimes que sont l'Angleterre et les Provinces-Unies. Malgré la déclaration de guerre à l'Autriche, l'ennemi principal reste Londres. La possibilité d'un affrontement à plus ou moins longue échéance avec la Grande-Bretagne revient comme un leitmotiv dans leurs discours. Or, l'Angleterre qui est en position de force, n'acceptera jamais une convention maritime générale. La course est encore, et pour longtemps une nécessité stratégique. Deux conceptions différentes du droit des gens s'opposent donc. L'une pour laquelle la proclamation même unilatérale du droit des gens est un devoir moral : la France se doit de rapprocher sa pratique du droit des gens de ses principes déclarés de droit naturel. L'autre qui considère le droit des gens comme un droit avant tout positif qu'il s'agit de respecter formellement même s'il choque la "philosophie".

Ces arguments "réalistes" sont-ils ignorés des partisans du décret qui ne seraient somme toute que des philosophes "chimériques" ? Nous ne le croyons pas. Il nous semble que la proposition d'abolition unilatérale de la guerre de course peut être interprétée à la fois comme une tentative d'amélioration du droit des gens et comme une volonté de rompre avec la politique de rivalité franco-anglaise en faisant un "appel du pied" à la nation anglaise. Elle apparaît donc simultanément comme un élément d'une stratégie cohérente et comme une proposition pratique de pacification des rapports entre les peuples. Il faut se garder d'opposer ici tactique et principes, les deux sont étroitement liés : c'est en mettant fin à l'affrontement franco-britanique que certains députés girondins (qui défendent l'idée de l'alliance avec l'Angleterre depuis le début de la Révolution) entendent assurer de développement économique de la France et de nouvelles relations entre les peuples rejetant les archaïsmes des "siècles barbares". Cette stratégie de l'alliance anglaise n'est d'ailleurs pas forcément partagée par tous les députés qui soutiennent le décret, certains d'entre eux approuvent sans doute cette mesure parce qu'elle leur apparaît comme une avancée objective du droit des gens malgré les arrière-pensées tactiques de ses initiateurs.

Il faut supposer que cette stratégie était minoritaire au sein de la Législative car c'est finalement la position de Vergniaud (qui incitait simplement le roi à engager des discussions sur ce thème auprès des puissances) qui fut adoptée. Seuls les Etats-Unis donnèrent suite à cette proposition qui confirmait leurs demandes antérieures [12].  La dégradation rapide des rapports avec l'Angleterre rendit caduque la perspective d'une alliance générale et le problème de la course, en sommeil jusqu'à la fin de 1792, réapparut en janvier 1793.

La demande des armateurs

Sentant le vent tourner, les armateurs des ports de l'Atlantique envoient alors pétition sur pétition pour être autorisés à relancer leurs activités sous le contrôle des districts et des municipalités. Le 31 janvier, Blad répond à leurs demandes au nom du comité de la Marine en présentant un projet de décret autorisant tous les citoyens français à armer en course [13]. Pour accélérer les procédures, le ministre est chargé d'envoyer des lettres de marque en blanc (!) aux autorités de districts. Le décret prévoit néanmoins de contrôler l'enrôlement des corsaires (par peur d'une fuite des matelots de la marine nationale) et la vente des prises qui est interdite en dehors des ports nationaux. L'article 6 qui stipulait l'inter­diction des rançons est finalement rapporté sur la demande du député Faure. Mais ces mesures ne suffisent pas aux armateurs qui réclament des avantages fiscaux dans une délégation soutenue par Chabot le 5 février 1793. Jouant sur un registre démagogique [14], ils demandent que les entreprises maritimes échappent à la législation sur l'enregistrement. Leur pétition est examinée le 23 février, mais le rapporteur Ducos juge les exonérations demandées trop impor­tantes, les armateurs obtiennent tout de même une prime substantielle par canon. C'est bien un retournement complet qu'effectue la Convention.

"Dénationaliser" la guerre

Montagnards et Girondins semblent donc s'entendre à l'Assemblée sur la nécessité de soutenir l'armement en course dans la guerre contre l'Angleterre. Mais cette unanimité est sans doute trompeuse car la méfiance reste de mise. Les "Révolutions de Paris" témoignent que les débats de mai 1792 et les tentatives de rapprochement franco-anglais ne sont pas oubliés. « Depuis longtemps même nos corsaires couvriraient l'Océan, si l'on avait craint avec juste raison que l'ancien projet de Guy Kersaint ne passât dans la Convention. Ce démissionnaire (...) avait étalé dans l'assemblée législative un pompeux philippisme. » On respire mieux dans les ports de l'Atlantique depuis « qu'on a appris avec une surprise mêlée de joie que l'opinion de la Convention avait changé tout d'un coup, du mieux en apparence, sur cet objet » [15].  En effet, malgré leurs appels répétés à la guerre maritime contre l'Angleterre, les Girondins sont suspectés par les Montagnards de ne pas se donner tous les moyens de l'emporter. Hébert compare la stratégie des « brissotiers » à celle du roi en 1792 et Desmoulins reproche à Brissot de faciliter la diffusion des calomnies de Pitt. En fait, les députés sont divisés sur l'utilisation stratégique des corsaires. Pour la "gauche" de l'Assemblée, la distinction politique entre le peuple anglais et son gouvernement, établie dans le début sur la déclaration de guerre, fonde la stratégie maritime révolutionnaire. La guerre est déclarée non à l'Angleterre et à la Hollande, mais à George III et au Stadhouder.

Le peuple anglais n'est pas favorable à la guerre, il est trompé par les calomnies des journalistes aux ordres de Pitt. L'objectif primordial est donc d'inciter les Anglais à se débarrasser de leur gouvernement, il faut "dépopulariser" la guerre, la "dénationaliser". Une longue discussion agite d'ailleurs la Convention sur l'opportunité d'une adresse directe au peuple anglais [16].

Les Montagnards Fabre d'Eglantine, Barère et Jean Bon Saint-André la réclament tandis que la "droite" de la Convention (Birotteau, Bancal, Boyer-Fonfrède, Cambon, Lehardy et Ducos) s'y oppose. Pour Barère, la course n'est légitime que parce qu'elle peut permettre de "dénationaliser" la guerre en provoquant la banqueroute de l'Angleterre par la ruine de son commerce et de son système de crédit : « la première manière de dépopulariser la guerre et de défavoriser le ministre anglais, c'est d'attaquer le commerce par des corsaires... C'est donc au gouvernment que vous avez à faire, et, certes lorsqu'on vous a proposé ici la course, je serais (sic) venu ici pour la combattre avec vigueur, car la course n'est autre chose qu'un brigandage ; cependant vous l'avez admis comme moyen légitime de guerre, comme un moyen d'affaiblir  la puissance maritime que vous attaquez. » On voit la même ligne politique à l'oeuvre dans l'intervention de Collot d'Herbois qui propose le 2 février [ 17] d'épargner les vaisseaux des patriotes d'Amsterdam car ce sont, dit-il, les pires ennemis du Stadhouder. Les "Révolutions de Paris" estiment qu'il faut se limiter pour le moment à la guerre de course sans essayer d'entreprendre une descente en Angleterre, car ce serait le plus sûr moyen de précipiter la nation anglaise dans les bras de Pitt. La course est donc considérée par la Mon­tagne comme une arme plus politique que militaire.

Le corsaire : un acteur de la guerre révolutionnaire

Les corsaires apparaissent désormais comme des acteurs particuliers de la guerre révolutionnaire. Pour Hébert, ils s'opposent aux officiers de Marine qui sont encore tous de "foutus aristocrates", les corsaires sont les sans-culottes des mers comme "Guétrouin" (sic) [18].  Les "Révolutions de Paris" présentent la guerre de course comme un exemple de guerre foudroyante qui sied aux sans-culottes, tous les vaisseaux armés en course doivent surgir au même moment et écraser les navires de commerce anglais. Le même article envisage de charger tous les corsaires de brochure contre Pitt et George III pour en faire des missionnaires révolutionnaires [19].  Les discours à l'Assemblée réhabilitent les héros passés. Dans son style inimitable, Isnard exhorte les riches armateurs à l'émulation patriotique : « Marine commerçante, sous le règne du despotisme qui t'abreuvait d'humiliations, tu enfantas, Jean Bart, Duquesne, Dugay-Trouin, que ne feras-tu pas sous le règne de l'égalité ? Ne borne plus les combats de mer à l'explosion du canon (.) tente les abordages la hache à la main ; qu'ils tombent sous tes coups ces fiers insulaires, despotes de l'océan. » [20] Deux conceptions de la course s'opposent donc malgré une apparence de consensus : l'une traditionnelle se situe dans la continuité des conflits franco-anglais du passé, l'autre plus politique en fait une arme particulière pour "dénationaliser" la guerre.

 

L'abolition partielle de la course: enjeu diplomatique

 

Les errements de la Convention

Au printemps 1793, l'espoir montagnard d'une guerre courte contre l'Angleterre s'éloigne et l'isolement de la République est accentué par les flottements de sa politique extérieure. En effet, la Convention divisée ne parvient pas à dégager une stratégie diplomatique cohérente. Ces indécisions déterminent l'attitude de la Convention face à la guerre maritime. En mars, Boyer-Fonfrède propose au nom du comité de la Marine une série d'abolitions partielles (notamment vis-à-vis des villes hanséatiques [21]) visant à garantir les droits des neutres. Mais dans un rapport sur les prises navales du 9 mai, la Convention change complètement d'attitude : « Considérant que le pavillon neutre n'est pas respecté par les ennemis de la France (.) Que dans de pareilles circonstances, tous les droits des gens étant violés, il n'est plus permis au peuple français de remplir vis-à-vis de toutes les puissances neutres en général le souhait qu'il a si souvent manifesté (.) pour la pleine et entière liberté du commerce et de la navigation. » [22]

Le décret adopté tourne le dos à la défense du droit des neutres, il autorise la saisie de tous les navires à destination des ports ennemis et la vente des marchandises neutres, l'article 5 rendaient ces dispositions rétroactives depuis la déclaration de guerre. Le décret suscite la réaction de l'ambassadeur des États-Unis Morris qui  réclame, sur la base des traités existants, une dérogation pour les navires américains. Cette exception est votée le 23 mai, mais rapportée le 28. En juin, la Convention revient sur les abolitions partielles déjà adoptées (décret du 9 juin déclarant de bonne prise les navires hanséatiques [23]). Cette volte-face facilite la politique agressive d'intimidation des neutres suivie par l'Angleterre qui rend public le premier "Orders in council" du 8 juin 1793 qui interdit tout commerce neutre avec la France (pratique du "paper blocus" et du droit de visite). Ainsi, en mai-juin 1793, la France viole ouvertement le droit des gens en vigueur au détriment des neutres ; on conçoit aisément que les relations avec ces puissances ne se soient pas améliorées. Dans le même temps, à Philadelphie la question des corsaires envenime les rapports entre le gouvernement américain et l'ambassadeur Genet, aboutissant à une crise politique entre la France et l'un de ses seuls alliés potentiels.

La ligne des neutres

Il devenait urgent de rompre avec une politique qui isolait davantage encore la République. Le ter juillet, Barère au nom du Comité de Salut public, propose la révocation du décret du 9 mai ainsi qu'un contrôle plus sévère sur les agissements des corsaires français, en particulier à l'égard des navires américains. En effet, les prises réalisées sur les navires des États-Unis sont non seulement contraires aux droits des neutres en général, mais aussi à la lettre du traité de commerce qui lie toujours Paris à Philadelphie. Cette tentative de contrôle plus strict se heurte à des résistances, y compris au sein de la Convention. Les corsaires eux-mêmes, relayés par des députés compréhensifs, obtiennent le 27 juillet un décret qui maintient celui du 9 mai [24] .

Mais la volonté du gouvernement révolutionnaire est claire : enlever aux autorités de districts, trop favorables aux corsaires, le droit de juger les prises, et l'octroyer au Conseil exécutif [25], pour utiliser l'abolition de la course comme arme diplomatique. Le tournant politique de la Convention se matérialise dans le discours du 27 brumaire de Robespierre qui ouvre la perspective de la constitution d'une ligne des neutres contre le despote anglais. L'idée n'est pas nouvelle, mais pour la première fois on se donne les moyens de la mettre en pratique. Significativement, le rapport du 27 brumaire condamne l'attitude de Genet dont le rappel a été demandé par le gouvernement américain.

Le nouveau système de guerre maritime en l'An III

Le rejet de la guerre de conquête et la défense du droit des neutres demeura la ligne politique générale jusqu'à thermidor. De fait, la course eut une activité ralentie pendant toute cette période. C'est pourquoi la question revint à l'ordre du jour de l'An III en relation avec la nouvelle dégradation des rapports avec les Etats-Unis (consécutive à la signature du traité de Jay avec la Grande Bretagne). Le 14 septembre 1795, Defermon entreprend la réhabilitation de la course dans un rapport au nom du Comité de Salut public [26]. Il dresse un tableau "affligeant" de la situation de la course dans les ports de la République par la faute du "système désorganisateur" de l'ancien gouvernement. Le "nouveau système de guerre maritime" préconisé par le Comité de Salut public rétablit intégralement la guerre de course et prévoit d'y associer les corsaires étrangers.

Cette réhabilitation de la course doit être mise en relation avec celle de la politique de puissance à nouveau revendiquée par la Convention thermidorienne. Le traité léonin de La Haye avec les Provinces-Unies et l'annexion de la Belgique sont les indices d'un nouveau tournant dans les relations extérieures de la France. La référence au droit des gens devient de plus en plus rhétorique dans le discours révolutionnaire, alors qu'apparaissent les prémisses d'une nouvelle raison d'État.

A travers cet exposé et l'exemple de la guerre de course, nous avons voulu mettre en évidence les continuités et les ruptures du débat sur le droit de guerre, des Lumières à la Révolution française. On a trop souvent, à notre avis, occulté les divergences de fond sur cette question, comme sur celle, plus générale des rapports, entre les peuples. La politique extérieure de la Révolution française ne peut plus être lue selon le schéma hérité de Sorel, à savoir une continuité politique totale avec l'Ancien Régime une fois les "chimères philosophiques" reléguées au placard. Une telle approche, qui insiste sur la continuité de la "raison d'État" [27], ignore la réalité des tentatives d'amélioration du droit des gens et l'opposition qu'elles ont suscitées. De même, malgré les apparences, la réhabilitation de la course en l'An III ne s'opère pas sur les mêmes bases qu'en 1793, car l'objectif monta­gnard de la "dénationalisation" de la guerre disparaît du discours politique en 1795. L'exemple des tentatives d'abolition de la course nous montre que les principes philosophiques et les tactiques ne peuvent être dissociées. La politique extérieure de la France révolutionnaire n'est pas, bien sûr, une pure application des idées des Lumières, mais elle n'est pas non plus leur négation.

Auteur:Marc Belissa est professeur agrégé, docteur en histoire de l'université de Paris I Sorbonne.

Neptunia N° 209   1998

NOTES

  1. Voir M. Belissa : La cosmopolitique du droit des gens (1713-1795), fraternité universelle et Intérêt national au siècle des Lumières et pendant la Révolution française. 2 V., thèse de doctorat sous la direction de Jean-Paul Bertaud, Paris I. Du droit des gens à la guerre de conquête 1792-1795 dans la république, L'exception française, Actes du colloque de la Sorbonne sur le bicentenaire de la République, 1992. Paris 1994. Robespierre et la guerre de conquête, dans Robespierre : de la Nation artésienne à la République et aux Nations, Lille 1994. Le Droit des Gens dans le débat constitutionnel de 1793 dans lAn I et l'apprentissage de la démocratie, Paris Saint-Denis, 1995.
  2. S. N. Linguet : Annales politiques, civiles et littéraires du XVIIIe siècle, 1777-1792, Genève, Slatkin reprints 1970, vol. 6, p. 108.
  3. On trouve cette caractérisation chez la plupart des auteurs, par exemple chez Vattel.
  4. Condorcet écrit par exemple en 1787 dans : De l'influence de la Révolution de lAmérique sur l'Europe (1786) : «Est-il nécessaire au succès des guerres maritimes de légitimer le vol et le brigandage ? A-t-on pesé seulement avec quelque attention les tristes avantages et les conséquences de cet usage des siècles et des nations barbares ? »
  5. G. F. Martens de : Recueil des traités depuis 1761, Göttingen 1801 (1ère édition 1791), tome III.
  6. Archives parlementaires de 1787 à 1860. Recueil complet des débats législatifs et politiques des Chambres françaises, tome XLIII, p. 107.
  7. Le rapport et l'ensemble des interventions citées ci-dessous se trouvent dans les A.R, tome XLIV, pp. 338-348.
  8. Mais comme le remarque Lasource, l'Empereur peut fort bien octroyer des lettres de marque à des corsaires étrangers, il faudrait alors renforcer la protection des bateaux français, ce qui alourdirait les frais commerciaux pour le plus grand bénéfice des concurrents étrangers.
  9. Il est intéressant de remarquer que, contrairement à ce qu'affirment certains historiens, un débat sur la guerre a bien eu lieu à l'Assemblée législative. Ce qui est étonnant, c'est que cette discussion ne se situe pas le 20 avril, mais avant (en décembre-janvier) et après (en mai-juin). [ 10] « Le Droit des gens est naturellement fondé sur ce principe, que les nations doivent se faire dans la paix le plus grand bien, et dans la guerre, le moins de mal (c'est nous qui le soulignons) qu'il est possible ». Montesquieu : L'es­prit des Lois, édition G. F., tome premier, p. 127. [11 ] Pourtant bien des historiens parlent bien de "guerre de propagande" !
  10. Th. Jefferson : Writings, New York 1892­1899, 10 vol. lettre du 16 octobre 1792, tome VI, pp. 122-123.
  11. A.P., tome LVIII, pp. 104-105.
  12. « Que les riches à notre exemple consacrent leur aisance corruptrice des moeurs à la défense de la liberté ». A.P., tome LVIII, p. 226.
  13. Les "Révolutions de Paris", tome XV, n° 189, pp. 365-367.
  14. A.P., tome LVIII, pp. 112-123.
  15. Idem, pp. 167-168.
  16. Le Père Duchesne, Paris, EDHIS 1969, 8 vol., n° 215, pp. 4-5.
  17. Les "Révolutions de Paris", tome XV, n° 187, pp. 298-301.
  18. A.P., tome LIX, pp. 120-124.
  19. A.P., tome LX, pp. 701.
  20. Le rapport citait plusieurs exemples de violation de la neutralité et du droit des gens : deux navires américains chargés de farine, un navire de Papembourg nommé la Theresia, un navire danois chargé de blé, le John, navire américain avaient été arraisonnés par des navires anglais et cent un français expulsés d'Espagne avaient été détroussés par des corsaires anglais sur un navire Génois.
  21. A.P., tome LXVI, p. 211.
  22. A.P., tome LXIX, p. 582.
  23. A.P., tome LXXVIII, p. 600, décret du 16 brumaire An II.
  24. Réimpression de l'ancien Moniteur, Paris, 1858-1863, 33 vol., tome XXV, p. 717.
  25. Le concept même de "raison d'État" est souvent admis de manière a-historique. Il mériterait une plus grande attention, car il possède évidemment un contenu historique lié à la nature de l'État étudié.

 

 

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